Le hall d’exposition de Place Bonaventure, au centre-ville de Montréal, ferme ses portes définitivement après 53 ans d’évènements. L’immense salle sera reconvertie dans les prochains mois en locaux commerciaux et en bureaux.

       
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André DubucANDRÉ DUBUC
LA PRESSE

Les salons et foires commerciales qui s’y tenaient migrent au Palais des congrès ou au Stade olympique.

Sa fermeture était déjà prévue en 2020. Toutefois, la pandémie a forcé l’annulation du Salon de la technologie de fabrication de Montréal et de celui du design, qui devaient s’y tenir en mai. C’est donc le salon Expo Entrepreneur, les 12 et 13 février derniers, qui a fermé Place Bonaventure.

« Vous me l’apprenez », dit au bout du fil Nima Jalalvandi, fondateur et PDG d’Expo Entrepreneurs, évènement fédérateur de l’écosystème de l’entrepreneuriat au Québec, selon son organisateur. Sans Place Bonaventure, son évènement spécialisé qui a attiré 6000 participants cette année n’aurait peut-être jamais vu le jour, confie-t-il. « En 2018, j’avais 25 ans et seulement 5000 $ en poche et le gestionnaire de Place Bonaventure m’a fait confiance pour la première édition. »

Ce gestionnaire, la société Kevric, justifie la fermeture définitive par les départs successifs des foires sous d’autres cieux et l’érosion de la participation aux salons destinés au grand public.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Richard Hylands, président de Kevric

Les participants aux salons ont les cheveux de ma couleur.

Richard Hylands, président de Kevric

« Des villes ont mis en place des stratégies agressives pour attirer les évènements. Montréal fait face à une concurrence qui n’est pas évidente », indique Marc-Antoine Vachon, cotitulaire de la Chaire de tourisme Transat de l’UQAM, à qui La Presse a demandé de commenter la situation.

Au Canada, le marché des évènements d’affaires (congrès, conférences, foires et salons) est une industrie de 33 milliards et attire 50 millions de participants, selon des données de l’Events Industry Council (EIC), citées par la Chaire de Tourisme.

Il se tient 70 foires et salons à Montréal annuellement, selon une compilation de la firme Xpression NumEric.

Place Bonaventure a accueilli un peu moins de 25 évènements en 2019, attirant environ 500 000 personnes, dont les visiteurs de deux locomotives : le Salon du livre et celui des métiers d’art.

Nouveau chapitre pour le Salon du livre

« Le Salon du livre se tient Place Bonaventure depuis 42 ans », souligne Olivier Gougeon, son directeur général. Uderzo, Mary Higgins Clark, Henri Vernes (Bob Morane), Henri Laborit, Amélie Nothomb, Daniel Pennac et bien d’autres célébrités ont déambulé dans ses allées, au fil des ans. Le Salon du livre de Montréal version Place Bonaventure a été immortalisé sur une planche de Paul à la maison aux éditions La Pastèque, dernier album de Michel Rabagliati,

Selon le DG de l’organisation, le Salon du livre n’est pas en décroissance. « Nous avons augmenté les entrées payantes de 8 % l’an dernier. M. Gougeon évalue entre 100 000 et 120 000 le nombre de visiteurs, sans compter les enfants de 12 ans et moins qui entrent gratuitement.

« Place Bonaventure est un lieu central, connecté au métro et au réseau ferroviaire, ce qui était fondamental pour le salon qui cherche à attirer le plus grand nombre de visiteurs possible », dit M. Gougeon, saluant au passage le travail des employés dévoués de Place Bonaventure.

L’évènement déménagera au Palais des congrès, tout comme le Salon des métiers d’art, qui en sera à sa 65e édition, l’un des plus vieux en Amérique du Nord. « On part le cœur gros de Place Bonaventure, dit Julien Sylvestre, directeur général. On ferme un chapitre, mais on s’en va écrire de belles pages ailleurs. »

Le Palais des congrès un peu plus à l’étroit

Le Palais a récupéré six évènements de Place Bonaventure. « Quand les dates souhaitées sont disponibles, nous avons le plaisir d’accommoder les promoteurs d’expositions. Ça nous permet de combler les dates moins convoitées par les congrès nationaux et internationaux, soit de décembre à mars », explique Stéphanie Lepage, directrice marketing et communications du Palais.

En cas de conflit, l’évènement qui génère le plus de nuitées a la priorité. « La fermeture de Place Bonaventure accentue le manque d’espace au Palais », souligne-t-elle.

L’agrandissement du centre des congrès avait fait l’objet d’une promesse des libéraux lors de la dernière campagne électorale provinciale. Depuis l’élection du gouvernement caquiste, le dossier chemine à petite vitesse. L’agrandissement ne figure pas non plus dans la liste des 202 projets prioritaires associés au projet de loi 61 qui vise à relancer l’économie du Québec.

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En 2020, le changement de vocation des halls d’exposition s’inscrit dans un programme d’investissement de moins de 50 millions qui a pour objectif d’aménager des magasins avec façade sur la rue De La Gauchetière.

Une ville dans la ville

Place Bonaventure est immense, avec une superficie de 1,5 million de pieds carrés. L’édifice de style architectural brutaliste a été inauguré en avril 1968, mais a accueilli ses premiers salons en 1967. Au début des années 1970, il devient le centre canadien de commerce de gros : la mode, le meuble et le jouet y brassent de bonnes affaires.

Dans les décennies 80 et 90, Montréal perd de son élan, tout comme Place Bonaventure. Par exemple, l’industrie de la mode la délaisse et met le cap sur la rue Chabanel, dans le nord de la ville.

En 1998, nouveau départ : Place Bonaventure se transforme en édifice de bureaux au prix d’un investissement d’environ 80 millions. Des fenêtres sont percées sur les quatre côtés et un passage souterrain est creusé sous la rue University pour relier le siège de l’Organisation de l’aviation civile internationale. L’édifice accueille des locataires comme Fido (aujourd’hui Rogers) et BMO.

En 2020, le changement de vocation des halls d’exposition s’inscrit dans un programme d’investissement de moins de 50 millions qui a pour objectif d’aménager des magasins avec façade sur la rue De La Gauchetière. Les récents déboires des détaillants, accentués par la COVID-19, ne paraissent pas ébranler le gestionnaire. « Le centre-ville, même la rue De La Gauchetière, a passablement changé avec les tours de condos et la venue prochaine des HEC. Il y a de la place pour des commerces de proximité », soutient Sébastien Hylands, vice-président, développement, de Kevric.